Petit truand deviendra grand
J'ouvre ce blog sur le film qui pour moi est sans doute, même si elle n'est pas terminée, le film de l'année.
Le Pitch:
Malik, 19 ans, intègre le centre pénitencier de La Centrale et y restera 6 ans. Rapidement, il tombe sous la coupe du gang des corses, qui fait sa loi dans la prison. Malik gagne la confiance de César, leur chef, au fur et à mesure des missions qu'il exécute pour lui. Jusqu'à ce que l'élève dépasse le maître.
Mon avis:
J'ai mis du temps à me décider à aller voir Un Prophète, parce que j'avais peur. Pas peur d'être déçue, ou peur que ce soit trop long, non juste vraiment peur. Parce que je commence un peu à connaître le boulot d'Abdel Raouf Dafri (La Commune, les deux Mesrine), et je sais dans quel état de malaise psychologique il parvient à me mettre. Bref, j'y vais quand même, ça m'a l'air d'être le genre de film à côté duquel il faut pas passer. Mais le film n'a pas encore commencé que j'ai déjà une énorme pression dans la poitrine.
Quinze premières minutes du film: Audiard ne plante pas le décor, il nous plante dans le décor. Pas un plan sans grillage, sans barreau. Même s'il n'a pas été tourné dans une prison, chaque plan, chaque détail du décor nous fait davantage ressentir cette sensation d'enfermement. On se dit qu'on n'est pas prêts de sortir de ce film. Entre en scène Tahar Rahim alias Malik. Même si les origines maghrébines de Malik ont leur importance dans l'intrigue, Audiard a l'intelligence de ne pas en faire un fait social: Malik n'est pas un gamin des cités, n'a pas une ribambelle de « cousins » à l'extérieur, ne jure pas sur La Mecque (ni sur sa mère), et mange du cochon. Le mystère reste entier, tant sur son passé que sur la raison qui l'a amené ici. Avant d'être un prophète, Malik est un profane: la prison, il ne connait pas encore, et subit les « traditionnels » matages sous la douche ou vols de chaussures. Mais une fois sous la protection et au contact de César, le Vito Corleone de Porto Vecchio, il apprend vite. Et mène sa barque, de son côté, pour assurer ses arrières. Une fois la première demi-heure passée, la pression retombe, on rentre dans le rythme du film, on regarde Malik évoluer. Et quand il peut enfin mettre un pied dehors, on se dit que ouf, nous aussi on va respirer un peu. Et bien non. Chacune de ses sorties est un nouvel étau qui se resserre autour de mes poumons. Jusqu'à la dernière, celle de la trahison, mais aussi celle qui le libèrera de l'emprise des Corses.
Ce film, c'est aussi une piqûre de rappel (car qui ne s'en doute pas), sur la réalité organisationnelle et hygiénique des prisons françaises: si on y constate le respect des religions et l'accès à l'éducation, il n'en reste pas mois qu'il règne dans ces endroits insalubres et surpeuplés la corruption, les trafics en tout genre, la violence et l'humiliation.
Enfin, et surtout, on assiste là à l'évidente révélation de Tahar Rahim. Pour les abonnés Canal + comme moi, il n'est pas un illustre inconnu. Dans La Commune, série sur laquelle il a déjà travaillé avec Abdel Raouf Dafri sur le thème de la banlieue, sa drogue, sa promiscuité, ses enjeux politiques, Tahar jouait un jeune banlieusard innocent se laissant peu à peu entraîner dans la violence, d'abord pour protéger sa sœur, jusqu'à devenir un caïd. Là déjà, le jeu était bon. Sorti du cliché du beur de banlieue, Tahar révèle tout son talent, la caméra rivée sur lui en permanence, à l'affut de ses mouvements, des ses regards, de ses murmures. Audiard ne le lâche pas, et le spectateur non plus. On assiste dans ce film à quelque chose de grand. Et Rahim ne nous montre sans doute pas là toute l'étendue de son talent. Reste à espérer pour la suite de sa carrière qu'on lui proposera des films à sa taille.
de Jacques Audiard avec Tahar Rahim, Niels Arestrup